Voltaire : Candide 

Quand les premiers ravages de cette pouvantable peste furent passs, on vendit les esclaves du dey. Un marchand m'acheta, et me mena  Tunis; il me vendit  un autre marchand qui me revendit  Tripoli; de Tripoli je fus revendue  Alexandrie, d'Alexandrie revendue  Smyrne; de Smyrne  Constantinople. J'appartins enfin  un aga des janissaires, qui fut bientt command pour aller dfendre Azof contre les Russes qui l'assigeaient. 

L'aga, qui tait un trs galant homme, mena avec lui tout son srail, et nous logea dans un petit fort sur les Palus-Motides, gard par deux eunuques noirs et vingt soldats. On tua prodigieusement de Russes, mais ils nous le rendirent bien: Azof fut mis  feu et  sang, et on ne pardonna ni au sexe, ni  l'ge; il ne resta que notre petit fort; les ennemis voulurent nous prendre par famine. Les vingt janissaires avaient jur de ne se jamais rendre. Les extrmits de la faim o ils furent rduits les contraignirent  manger nos deux eunuques, de peur de violer leur serment. Au bout de quelques jours ils rsolurent de manger les femmes. 

Nous avions un iman trs pieux et trs compatissant, qui leur fit un beau sermon par lequel il leur persuada de ne nous pas tuer tout--fait. Coupez, dit-il, seulement une fesse  chacune de ces dames, vous ferez trs bonne chre; s'il faut y revenir, vous en aurez encore autant dans quelques jours; le ciel vous saura gr d'une action si charitable, et vous serez secourus. 
