Guy de Maupassant : Le Horla 

Quelle journe admirable ! J'ai pass toute la matine tendu sur l'herbe, devant ma maison, sous l'norme platane qui la couvre, l'abrite et l'ombrage tout entire. J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce que j'y ai mes racines, ces profondes et dlicates racines, qui attachent un homme  la terre o sont ns et morts ses aeux, qui l'attachent  ce qu'on pense et  ce qu'on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de l'air lui-mme. 

J'aime ma maison o j'ai grandi. De mes fentres, je vois la Seine qui coule, le long de mon jardin, derrire la route, presque chez moi, la grande et large Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte de bateaux qui passent. 

A gauche, l-bas, Rouen, la vaste ville aux toits bleus, sous le peuple pointu des clochers gothiques. Ils sont innombrables, frles ou larges, domins par la flche de fonte de la cathdrale, et pleins de cloches qui sonnent dans l'air bleu des belles matines, jetant jusqu' moi leur doux et lointain bourdonnement de fer, leur chant d'airain que la brise m'apporte, tantt plus fort et tantt plus affaibli, suivant qu'elle s'veille ou s'assoupit. 

Comme il faisait bon ce matin ! 

Vers onze heures, un long convoi de navires, trans par un remorqueur, gros comme une mouche, et qui rlait de peine en vomissant une fume paisse, dfila devant ma grille. 

Aprs deux golettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le ciel, venait un superbe trois-mats brsilien, tout blanc, admirablement propre et luisant. Je le saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire me fit plaisir  voir. 
